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Scezaux
17 avril 1956 Brigadiers devant le commissariat de Sceaux
  • La Coppé

Le retour d’un ravitaillement correct en denrées alimentaires, ou non, fut très, très progressif. Aussi pour accélérer le processus, les administrations ainsi que les grandes entreprises privées s’étaient dotées de coopératives qui distribuaient les produits alimentaires à des prix raisonnables.

Le but, en plus de la fourniture de ces marchandises, était de concurrencer le petit commerce qui avait pris tant de mauvaises habitudes pendant la période de pénurie. Le “marché noir” fléau de ces périodes, en avait enrichi quelques-uns. Le retour à l’abondance, même progressif, ne sera atteint que lorsque les prix du marché seront libres, c’est-à-dire au prix du “noir”, ou presque.

Les “coopés”, c’était donc une bonne idée. Mais comme toutes les bonnes institutions, elles auront leurs inconvénients. Après cinq ans et plus d’absence, le vin et
ses dérivés alcooliques réapparurent. Les fabricants avaient perdu leur clientèle “vert-de-gris”, les prisonniers de guerre étaient rentrés, la machine “France” redémarrait,

La production repartait. il fallait donc reconsommer, c’était normal. La tempérance imposée par les circonstances avait vécu. on vit des gens habituellement sobres, sombrer dans l’alcoolisme.

Je n’affirmerai pas que les coopératives en furent seules responsables, mais elles y contribuèrent. en tout cas, elles lancèrent le mouvement. La nature humaine
est ainsi faite, elle passe facilement du néant au gaspillage irraisonné. Du “cul au couvercle de la marmite” comme disait mon père.

Le petit redresseur de tort ne pouvait clore ce chapitre sans y ajouter une anecdote fielleuse sur l’inconscience de certains individus, qu’ils soient ou non policiers d’ailleurs.

Il y avait une “coopé” au commissariat de sceaux. Mais pas de local approprié pour ce commerce. Habituellement affecté en garage des bicyclettes et objets de toutes sortes, en principe entreposés provisoirement à la disposition de leurs propriéaires, bref, un local trop exigu déjà pour ces matériels. il fut pourtant utilisé pour le stockage des produits de la coopé. A tel point que la circulation y était pénible, parfois impossible, prétexte à de violentes protestations verbales.

Une surprise m’y attendait.

Voulant garer ma bicyclette, je dus déplacer un carton de marchandises qui gênait. il me parut bien lourd, je soulevais le couvercle… horreur, il était plein de restes humains ! D’où provenaient-ils ? Un accident s’était produit dans l’après-midi à un passage à niveau (aujourd’hui reconstruit en passage souterrain) situé à Antony. Une petite vieille traversait, lentement la voie de chemin de fer, les barrières étant fermées, lorsqu’elle avait été happée par une locomotive haut le pied. Le mécanicien l’avait bien vue, avait renversé la vapeur et actionné désespérément son avertisseur, rien n’y fit, la vieille dame continuait tranquillement sa traversée.

La police-secours de sceaux n’avait plus qu’à ramasser les débris éparpillés sur le ballast, sur une bonne distance. Mais pourquoi avoir déposé tout ceci dans le local de la coopé plutôt que les porter à l’amphithéâtre de l’hôpital Cochin ?
Parce que l’heure de fin de service était arrivée !! Je passe sur les explications que dut donner le chef de car, le lendemain et les sanctions qui suivirent.

(Là, petit, personne n’a protesté !)

Puisqu’il est question du local de la coopé, garage de vélos, dépôtoir d’objets en consigne, bon à tout faire en somme, il me revient à l’esprit une autre anecdote.

Jeune brigadier nommé à sceaux, commissariat réputé tranquille, très apprécié des fonctionnaires en fin de carrière, je me devais de me conformer à la tradition consistant à assurer une mission que les anciens ne voulaient plus, en l’occurence la gestion des objets en consigne.

De quoi s’agissait-il ?

Lors d’un accident de voie publique, lorsque le conducteur, blessé, était seul dans sa voiture et que son état nécessitait une hospitalisation, le véhicule était remorqué au commissariat et y restait le temps de l’enquête et surtout celui que mettait la famille à venir le reprendre. il était garé sur une petite place, près du commissariat et placé sous la surveillance théorique du planton.

Plusieurs vols à la “roulotte” ayant malgré tout été commis, la hiérarchie avait ordonné l’inventaire des objets déposés dans les véhicules consignés. Les bibelots, de petite taille, dans des sacs numérotés enfermés dans une armoire, les encombrants… dans le fourre-tout coopératif ! Toutes ces précisions étaient manuscrites sur un registre spécial.

En cas d’hospitalisation de longue durée, ou plus grave, du décès de l’automobiliste, la famille prévenue, venait, après son deuil, rechercher l’ensemble. si le fonctionnaire chargé de la restitution était sérieux, tout était rendu et il n’y avait pas de problème. il suffisait de lire les indications figurant sur le registre “ad hoc”. (C’était le terme officiel).

Mais il arrivait fréquemment, trop fréquemment, que le préposé, plus préoccupé à ses préparatifs de départ en vacances ou de l’avancement de la construction de son pavillon que de son travail, “oubliait” de rendre les objets déposés dans l’armoire (ad hoc, elle aussi), si ce n’était ceux du local.

C’était là l’utilité de l’intervention du jeune gradé.
Pas vraiment de problème, le livre contenait tous les renseignements permettant d’avertir les intéressés à leurs domiciles. Moyennant un deuxième passage au commissariat, tout rentrait dans l’ordre.

C’était oublier la bonne vieille routine !

Il se trouva qu’un jour, en vérifiant mon livre, je constatai qu’une personne, prévenue depuis longtemps, n’était toujours pas venue chercher ces objets (qui étaient parfois sans grande valeur – petit outillage par exemple). Toujours pas de problème, j’envoie un deuxième avis… C’est seulement au troisième que j’ai compris le mécanisme du déclenchement à la chaîne, lorsqu’une demande d’enquête émanant du Parquet, jointe à une plainte en bonne et due forme adressée au procureur de la république, fut envoyée au commissariat de sceaux pour vol d’objets confiés à ses services.

La famille s’était bien présentée deux fois, munie de mes convocations et deux fois il lui avait été répondu qu’il n’y avait rien.

Au troisième avis, excédée (on le serait pour moins), au lieu de revenir à sceaux, elle avait déposé une plainte directement au procureur.

Partant du sommet de la hiérarchie judiciaire, la cascade devait provoquer une avalanche d’enquêtes et d’interrogatoires sévères, suivis de sanctions (ad hoc !!).

Que s’était-il donc passé ? Pour comprendre, il faut savoir que les commissariats sont composés de deux services principaux, la police judiciaire, personnel en tenue civile, la police administrative dont les fonctionnaires sont en tenue d’uniforme, et que ces deux catégories ne sont pas logées dans les mêmes locaux. Même si parfois leurs bureaux sont proches, ils sont séparés et devraient, je dis bien devraient, fonctionner en collaboration, au moins ne pas s’ignorer. La suite de mon histoire prouve que ce n’est pas toujours le cas.

A sceaux, la PJ logeait d’un côté de la cour de la mairie et comptait un guichet ouvert au public dans la journée. Le poste de la tenue était situé de l’autre côté de la cour et ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ça faisait quand même au moins dix mètres de séparation. suffisants pour faire une barrière quasiment hermétique.

L’ensemble des locaux et du personnel constituait le commissariat, c’est-à-dire, la même entreprise, la même maison.

A cette époque, il n’était pas d’usage d’utiliser le téléphone, ç’aurait été trop simple ! D’ailleurs, la majorité des Français n’en disposaient pas à titre privé. Mes avis étaient donc transmis par les commissariats des domiciles de mes correspondants, qui, tout naturellement, indiquaient l’adresse du commissariat de sceaux… et la famille s’adressait au guichet ouvert au public, tout aussi naturellement. Le guichetier n’avait pas eu l’idée de dire : « Nous n’avons rien ici – c’était vrai – voyez donc en face, au poste de police. »

NON ! il n’avait pas eu cette idée, parce qu’il ne savait pas qu’un commissariat était composé d’un service autre que le sien !… les services s’ignoraient tellement !

Mais, encore une fois, qui était responsable de tout ce remue-ménage ? sinon ce petit con qui se croyait vraiment tout permis et en plus, croyez-le si vous le voulez, il fut le seul à passer derrière le rideau de la cascade de sanctions… un comble !

Il ne faudrait pas croire que ces facéties sont exclusivement réservées aux policiers.

Les autres administrations en revendiquent leur part. Par exemple, la sécurité sociale m’envoie chaque année un imprimé pour la vaccination anti-grippale. Ça fait pourtant plus de dix ans que j’ai changé de centre et que j’ai rempli tous les papiers nécessaires, envoyés à l’ancienne caisse qui ne reçoit plus de demandes de remboursement de frais médicaux, ni de retour des imprimés de vaccin, puisque c’est la nouvelle qui gère ces prestations.

C’est pareil pour un journal de retraité qui m’est toujours adressé à mon ancien domicile, alors que mes trimestrialités le sont à la nouvelle, ce qui prouve que j’ai bien fait mon changement de domicile.

C’est pas grave, mais il faut croire que là aussi, il y a des bureaux qui s’ignorent.

Pendant que j’en suis aux facéties, je vous en livre quelques-unes, en vrac, avant de passer à des choses plus sérieuses.

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